LA CONTROVERSE EUROPEENNE DU MAÏMONIDE ISLAMIQUE

Voici ma réaction à la pétition envoyée à l’UNESCO pour avoir cité Maïmonide comme « un savant musulman » dans le rapport de l’UNESCO sur la science (lire le lien ci-dessous pour comprendre ce qui suit)

http://www.europe-israel.org/2010/12/08/petition-a-madame-irina-bokova-directrice-generale-de-lunesco/

Et voilà ma réponse :

Cette histoire de mosquée me dépasse donc je ne rentrerai pas dans le débat politico-religieux de la question soulevée par cette pétition. On sait ce que cela vaut quand religion et politique se mélangent.
Pour la majorité, l’UNESCO est une Organisation à vocation universelle dont l’objectif est de promouvoir la diversité culturelle, le dialogue interculturel et une culture de la paix. C’est tout ce que je retiens de celle-ci.Je suis aussi à bout d’argument devant tant de sectarisme à propos de Maïmonide ; les grandes figures de l’Histoire appartiennent à l’humanité et non pas aux juifs ou aux musulmans ni aux chrétiens, ni aux athées ! La Religion a bon dos, et multiples facette, d’une certaine manière, l’Homme la façonne et la transforme à sa guise. Surtout quand la politique s’en mêle. En conséquence, l’homme devient au service de la Religion alors que c’est à la Religion d’être au service de l’homme.

 

J’aimerais ici apporter ma vision des choses avec Maïmonide.

Maïmonide (alias en hébreux : הרב משה בן מימון HaRav Moshé ben Maïmon et en arabe : عبد الله القرطبي اليهودي Abou Omrane Moussa ibn Maimoun ibn Abdallah al-Kourtoubi al-Yahoudi « Moïse fils de Maïmoun fils d’Abdallah le cordouan Juif») apparaît dans la culture islamique, il est donc forcément de culture arabo-islamique comme je peux être fortement influencée par la culture judéo-chrétienne et forcément occidentale par ma pensée et mes « maîtres »pour être  née et avoir vécu toute ma vie en France et ailleurs en Europe. Mais permettez-moi de rappeler à la raison quand il est avéré que Maïmonide fut disciple du maître d’ibn Bajja (musulman andalou), il avait donc comme maîtres à penser de nombreux musulmans tels qu’ Al Farabi surnommé « le second maître après Aristote » ou Avicenne dont il fut très influencé, ou encore Ibn Bajja (Avempace), Ibn Tuyfal ou enfin son contemporain Ibn Rushd (Averroès). Le code maïmonidien, « le Mishneh Torah » est le seul ouvrage écrit en langue hébraïque. Cette œuvre a sans nul doute de fortes analogies avec le l’ Ihya ‘Ulûm al Dîn (revification des sciences religieuses) d’Al Ghazali (m.1111). Ces deux œuvres sont essentiellement juridico-religieuses et destinées à revitaliser les sciences religieuses (le premier pour le judaïsme, le second pour l’islam). D’ailleurs ceux de ses coreligionnaires et inquisiteurs juifs qui l’ont disgracié (à cause de sa philosophie) sont ceux-là même qui vouaient une admiration au « Tahafut al falasifa » (l’incohérence des philosophes) dont l’auteur est encore ce même al Ghazali. Celui-là même qui mit tous les moyens par une excellente maîtrise philosophique aristotélicienne pour réfuter la philosophie et mettre fin à la philosophie dans le monde musulman.

Que vous le vouliez ou non Maïmonide a fait partie des grands noms de l’Âge d’Or musulman comme il l’a été pour l’Âge d’Or juif et a donc a influencé par la suite l’humanité comme l’a été l’étude de l’Averroisme (nom donné à l’étude de la pensée d’Averroès allias Ibn Rushd) pour les Juifs (avec Maïmonide), pour les Chrétiens (avec Saint Thomas d’Aquin, bien plus tard) mais aussi pour les philosophes modernes.

Dans le Guide des égarés , qui fut écrit comme toutes ses œuvres en langue arabe, (excepté le « Mishneh Torah ») on peut voir une similitude avec le « Régime du Solitaire » d’Al Farabi dans lequel il développe une thèse d’allure néoplatonicienne consistant dans la réduction du moi à l’être divin, le but de l’existence humaine étant l’union avec Dieu au moyen d’une ascension plus intellectuelle que mystique ou religieuse (Farabi est mort à Damas en 950). Pour ceux qui connaissent la philosophie islamique (j’en suis une amatrice), reconnaitront aisément la « parabole du Roi » d’Avicenne mais aussi le conte philosophique de Hayy ibnou Yaqzan (Vivens filius Vigilantis : du Vivant fils de l’Eveillé ou du Vigilant) dont voici un extrait de Maïmonide:

« Alors je demandais au Sage de me guider sur le chemin du voyage, de me montrer comment entreprendre un voyage tel qu’il en faisait lui-même. Je le fis sur le ton dont pouvait l’en requérir un homme qui en brûlait d’envie, en avait le plus ardent désir. Il me répondit: Toi et tous ceux dont la condition est semblable à la tienne, vous ne pouvez entreprendre le voyage que je fais moi-même. Il vous est interdit; à vous tous la voie en est fermée, à moins que ton heureux destin ne t’aide, toi, en te séparant de ces compagnons. Mais maintenant, l’heure de cette séparation n’est pas encore venue: un terme lui est fixé, que tu ne peux anticiper. Il faut donc te contenter pour le moment d’un voyage coupé de haltes et d’inaction; tantôt tu es en route, tantôt tu fréquentes ces compagnons. Chaque fois que tu t’esseules pour poursuivre ta marche avec une parfaite ardeur, moi je fais route avec toi, et tu es séparés d’eux. Chaque fois que tu soupires après eux, tu accomplis un revirement vers eux, et tu es alors séparé de moi; ainsi en sera-t-il jusqu’à ce que vienne le moment où tu rompras totalement avec eux. »

Ce conte philosophique qui a rendu célèbre ibn Tufayl matérialise les exigences que sont la vie en société (Al Farabi) et l’isolement propice à la vie spéculative (Ibn Bajja)… On retrouve cette idée philosophique dans le dernier mot des « Ennéades  » de Plotin : « Telle est la vie des dieux et des hommes divins et bienheureux : s’affranchir des hommes d’ici-bas, s’y déplaire, fuir seul vers le seul ».

Je tiens à signaler ici qu’il n’est absolument pas question ici de dire que Maïmonide est musulman mais de rendre à César ce qui appartient à César : le patrimoine musulman reconnait Maïmonide comme parfaitement « musulman » c’est à dire conforme au dogme Islamique.

D’autres part, on s’accorde bien à accepter l’idée que la philosophie islamique est grecque hellénisante alors pourquoi ne pas reconnaître, de bonne grâce, que la philosophie de Maïmonide est « islamique » ?

Enfin, je n’évoque pas les débats sans fin des biographes de Maïmonide sur les divergences à propos de sa conversion ou non à l’islam. Je vous laisse lire l’article du Washington Post intitulé « the great Islamic Rabbi ». J’espère, par ce retour sommaire à l’histoire de la philosophie, dépassionner le débat qui fait tort au patrimoine universel, car nous faisons tous partie d’un tout :

http://www.washingtonpost.com/wp-dyn/content/article/2008/12/30/AR2008123002789.html
En français pour les non anglophones :
http://translate.google.fr/translate?hl=fr&langpair=en|fr&u=

http://www.washingtonpost.com/wp-dyn/content/article/2008/12/30/AR2008123002789.html

Qui sont les Mu’tazilites ? “AHL AL ‘ADL WA AT TAWHID” Les adeptes de la justice et de l’Unicité absolue

 

Irak

Irak

On ne peut étudier la pensée islamique sans avoir pris connaissance de la pensée Mu’tazilite. Cette école de pensée fut les prémices d’une pensée responsable, à l’origine de la première école théologique de l’Islam, le Kalam. Ce voyage dans le temps est capital pour tenter de comprendre l’évolution de la pensée musulmane depuis sa genèse. L’enjeu pour « ces hommes très pieux qui s’étaient retirés des plaisirs de la vie », était de poser le fondement d’un dogme islamique qui fait, aujourd’hui encore, couler beaucoup d’encre sur des interrogations contemporaines liées à la place de l’homme dans la création et de ses limites sur sa raison humaine.

Faut-il limiter la raison pour ne pas sombrer dans les passions (sous entendu, bas instincts) ? Ou faire le choix, comme l’ont fait les Mu’tazilites, à ne pas la limiter et prendre en compte toutes les données scientifiques de son époque, aux réflexions intellectuelles et pour l’interprétation du Coran ? La connaissance de Dieu pour « sonder » Sa volonté reste primordiale pour l’homme. Dieu dit : « Que s’ils ne peuvent te répondre, alors sache qu’ils ne font que suivre leur passions. Qui s’égare plus loin que ceux qui suivent leurs passions, sans nulle guidance de Dieu ?… » ; « Oui, Nous avons fait que les atteignît la parole, dans l’espoir qu’ils réfléchiraient. »[1]. Cette prise de conscience est d’autant plus justifiable qu’aujourd’hui deux civilisations, deux fonctionnements de pensée s’opposent. La pensée occidentale d’un côté, où la raison a pris le pas sur la civilisation islamique mais qui a aussi étouffé la spiritualité en substituant la raison humaine à Dieu ; Et le constat en l’état de la pensée islamique -décelant très tôt les dangers d’une raison à outrance- à tort ou à raison, s’est refermée, en réaction, sur son patrimoine. Ce renfermement a eu pour conséquence l’empêchement d’une pensée créatrice qui fait défaut dans la pensée moderne. Dieu nous dit pourtant : « Il n’est au pouvoir d’aucune âme de croire, si ce n’est sur licence de Dieu. Et Dieu jette l’opprobre sur ceux qui se refusent à la raison. »[2]

Génèse

L’origine du Mu’tazilisme s’est établit dès le début de l’Islam. Son histoire débute au VIIIème siècle et disparaît au XIIIè siècle. La dénomination de Mu’tazilite vient de l’arabe, mu’tazilah et du participe d’I’tizalah, « se séparer ». Elle était donnée à tous ceux qui ne prenaient pas partie, et qui se sont donc retirés de la communauté musulmane en se mettant « à l’écart »[3]. Dès les premiers temps du Khalifa, en particulier après l’assassinat du troisième khalife ‘Uthman et pendant le règne de son successeur ‘Ali, des guerres sanglantes sont apparues, conséquence des rivalités politiques qui opposaient la communauté musulmane entre partisans d’’Ali et ceux qui voulaient venger la mort d’’Uthman. La confusion envahissait les esprits quant à la culpabilité de l’un des camps et à propos du statut de fasiq. Il s’agissait de savoir si un musulman, commettant une faute grave (kabira), était mécréant. Sur cette question deux sectes se formèrent les Murjites et les kharajites.[4] Pour l’opinion générale le fasiq n’est pas un infidèle (kufr). Conformément aux textes du Coran, il correspondrait à celui qui nie la prophétie et ne reconnaît pas l’existence de Dieu. C’est au milieu de ces troubles et de ces divergences d’opinions que les Mu’tazilites firent leur apparition. Lorsque leur chef de fil, Wassil ibn ‘Atta s’opposa à son maître Hassan al Basri à propos de ce débat en énonçant : « Je dis que celui qui commet une mauvaise action majeure n’est ni croyant ni mécréant. Il est entre les deux positions ». Il quitta le cercle d’Hassan al Basri, se retira dans la mosquée, suivi de ceux qui se rangeaient à ses idées. 

Le Tawhid

Les Mu’tazilites référence absolue à l’Unicité de Dieu et à Sa Justice divine, (ahl al ‘adl wa al Tawhid) reste les initiateurs du Kalam. Elle permit ainsi d’élaborer le Dogme musulman le plus important qu’est le Tawhid. Grands défenseurs de l’Unicité absolue (Tawhid) contre les théories trinitaires chrétiennes, les Mu’tazilites se dotaient intellectuellement, de rationalisme, de logique et de philosophie, dans l’objectif d’un dialogue ouvert avec l’autre pour développer une théorie scientifique de la ‘Aqida. A cette époque en effet les Tawhidites s’étaient armés par le Kalam dans le combat contre ceux qui ne croyaient pas à la prophétie de Mohammed (sws). Non seulement envers les Chrétiens mais aussi face aux nombreuses attaques athées, dont ibn Al Rawindi, l’apostat, en était un exemple. Par la suite ils entretenaient des discussions dialectiques intra-religieuses pour protéger l’Unicité Absolue de Dieu. Au départ, c’est en réaction de défense que les Mu’tazilites vont développer une technique de démonstration d’un rationalisme et d’une logique qui peut sembler exagérée mais est, en tout cas, pertinente. Ce fut dans le but de réduire à néant leurs adversaires Chrétiens et certains musulmans qui, pour ces derniers, attachés à la lettre du Coran, auquel ils vouaient un véritable culte, les faisant basculer inévitablement vers l’anthropomorphisme.

Les attributs d’actes d’essence

Les Chrétiens voulant faire accepter le dogme de la trinité aux Musulmans, prirent en exemples trois attributs (sifat), au hasard, de Dieu. Le Vivant, La Parole, Le Sage… Escomptant que les musulmans acceptent que le Vivant, La Parole et Le Sage caractérisent les personnes divines en Dieu, comme l’étaient, dans leur théologie le Père, le Fils et le Saint Esprit. C’est pour contre-attaquer que le Mu’tazilites vont énoncer que les attributs du Divin dans le Coran sont d’essence divine. Ses attributs ne peuvent pas exister séparés de l’essence. Si c’était le cas, ces Attributs seraient éternels comme Dieu, ce qui induit qu’il y aurait plusieurs éternelles. Par conséquent le principe d’unicité absolue n’est plus respecté. Pour les Mu’tazilites, Dieu n’est pas Savant par sa Science, Parole par sa Parole, Sage par sa Sagesse. Ils le sont par son essence. Trois siècles plus tard, évoquant la trinité chrétienne, Averroès, dans son œuvre, le Grand Commentaire Moyen, explique la contradiction qui consiste à penser trois en un : « Par conséquent les Chrétiens se sont trompés en affirmant l’unité dans la substance, et ce n’est pas se soustraire à l’erreur que de prétendre comme ils le font, qu’en Dieu la trinité se résout à l’unité ». Se basant sur les écrits de Saint Basile[6], citant les termes comme ousia (essence) et hupostasis (substrat), renvoyait à la koiné phusis, l’ousia (la nature commune à l’essence) alors que l’hupostasis (substrat) est renvoyé à tel individu déterminé. Ce qui veut dire « que le nom d’Ousia (essence) serve uniquement à désigner la nature commune à tous les individus d’une même espèce ». Dans ce cas, conclut-il, la question est de se demander si le Fils, le Christ, est d’une autre ousia (essence) que le Père ? Averroès fait le parallèle entre Chrétiens et Musulmans (ash’arites[7]) qui se trompent sur la nature de Dieu. A son sens, ils multiplient les essences (al-jawhar) de Dieu et menacent son unité. « Les deux principes (celui des théologiens Chrétiens et Musulmans ash’arites) supposent la composition » Or « tout composé est produit, à moins qu’ils prétendent qu’il existe des choses qui sont composées par elles-mêmes. Mais s’il existait de telles choses, elles passeraient d’elles-mêmes de la puissance à l’acte et se mouvraient elles-mêmes sans moteur ». Les Chrétiens et les ‘Ashariya sont tombés dans le même piège : ils ont séparé les Attributs divin avec l’essence.

Le Coran est-il crée ?

C’est dans cette perspective de trahison du Tawhid que les Mu’tazilites vont parler du Coran créé. Ils ne remettent pas en cause l’origine divine du Coran mais la « divinité » de cette « parole », car cette parole est humaine, sinon, comment pourrions-nous interpréter la Parole de Dieu si cette Parole Eternelle est le Coran ?

Jacques Berque parle « d’inverbialisme », ce qui m’amène à faire un parallèle avec Jésus (psl) qui est la Parole de Dieu et le Coran qui est aussi la Parole de Dieu. Le risque ici est de même nature : « l’inverbialisme » du Coran comme de Jésus. Or, nous savons par le Coran, et plusieurs Hadith[8], que Jésus est un humain, qu’il est en effet depuis plus de deux mille ans, toujours vivants mais qu’il va mourir quand il reviendra sur terre. Preuve qu’il n’est pas éternel car seul Dieu est l’Eternel.[9]

Pour Averroès -pour qui les textes mu’tazilites n’étaient pas parvenus en Andalousie, que par le biais de leurs adversaires- pense que le Coran « incréé» ou «éternel », rendrait impossible la croyance en la contingence. Si le Coran était incréé et éternel, cela induit forcément que se qui y est raconté, comme l’histoire des prophètes juifs, la vie de Mohammed (sws) et de sa jeune communauté aurait été décidé de toute éternité par Dieu. Cette thèse exclurait une délibération humaine et ne donnerait pas la place nécessaire à la responsabilité (Mukallaf) que Dieu a accordée à l’homme dans Sa création. Il est très critique envers les théologiens pour qui les interprétations théologiques n’ont qu’une valeur sophistique. Critique en particulier envers les Ash’arites qui « ont basé un grand nombre de leur doctrines sur du faux car ils nient plus d’une vérité nécessaire, comme la permanence des accidents, l’action des choses les unes sur les autres, l’existence des causes nécessaires aux effets ».

C’est pourquoi Averroès dit que les théologiens[10] présentent des questions spéculatives et « causent l’égarement du plus grand nombre ». Pour lui tout n’est pas dialectisable. On ne posera pas la question théologique de la création de la parole divine. La méthode aristotélicienne, qui interdit de soumettre tout et n’importe quoi à la question, se contentera de dire que du point de vue de l’ouïe, de ce qui est entendu, il n’y a aucun miracle de la parole divine car on peut l’entendre, le comprendre, l’interpréter. On exclura tout ce qui nous éloigne inévitablement d’un consensus théologique. Le Coran est miraculeux du point de vue de sa constitution et cet état n’est pas discutable parce qu’il amène enfin au consensus.

La responsabilité humaine :

Mohammed Iqbal, dans son œuvre « reconstruire la pensée religieuse de l’Islam », critique pourtant sévèrement le mu’tazilisme qui réduit la religion à un ensemble de concepts logiques dénués de contrainte, mais s’accorde complètement avec la thèse énoncée que « le premier acte de désobéissance de l’homme fut aussi son premier acte de libre choix… ». Fakhr al din al Razi,[11] disciple de la pensée d’Avicenne, cherche à concilier le mu’tazilisme à l’ash‘arisme. Se rangeant néanmoins à la pensée de ces derniers, al Razi restait sensible à certains arguments mu’tazilites. Sur la question du rapport de la liberté humaine à la toute puissance divine, il s’accordait à l’affirmation que la responsabilité de l’homme (mukallaf), devant la Loi que Dieu leur prescrit est la preuve que l’homme est libre.

Si Dieu est Juste, le mal ne peut pas être créé par Lui, mais c’est l’homme qui est responsable de ses actes. L’Homme doit assumer ses actes, c’est pour ses actes qu’il sera jugé. Cette conception rationnelle des Mu’tazilites, basée sur le principe de la justice absolue de Dieu à laquelle ils adhéraient corps et âme, les amenèrent à affirmer que l’homme crée ses actes. A leur sens, Dieu ne fait que le bien et Il ne peut créer des hommes infidèles et impies, ni créer des actes de même nature. Même si c’est en Son pouvoir parce que Son pouvoir est absolu, Il ne le fait pas. Ce que Dieu crée c’est le pouvoir d’agir librement chez l’homme. « Si l’homme fait le mal, cela vient de lui-même ». Dieu a crée dès l’origine de l’homme, la capacité de choisir (ikhtiyar). En réfléchissant à cette logique, l’homme pourrait prendre en main son destin et s’incarner dans la création dans « une éthique de l’action et y produire la transformation désirée en reconnaissant la volonté de son maître le tout puissant »[12]. Chez les Mu’tazilites, l’idée de liberté et de justice divine purifie Dieu de tout mal. ‘Omar a dit : « fuir le destin de Dieu vers un autre destin » ou comme le dit aussi Ibn Qiyam al-Jouzia[13] : « l’Homme croyant n’est pas celui qui se soumet au destin, mais celui qui combat le destin pour un meilleur destin, préférable aux yeux de Dieu ». On ne les a pas traités d’incroyance ! Dans le cas contraire, l’homme reste dépendant de la conjoncture historique, dans l’esprit qu’il n’y peut rien. Il ne lui reste qu’à s’accrocher au Coran et à la Sunna et à ce que les Savants ont dit. Pour cet homme là, le seul moyen d’échapper à la malédiction divine, c’est de prier Allah pour ne pas être oublié dans l’arche de Noé.

Les Ash’arites disent que toutes les actions en relation avec Dieu sont bonnes ; s’il en était ainsi, il n’y aurait pas de bien en soi, mais seulement un bien par décision divine ! Par conséquent il n’y a pas de place pour la délibération humaine et pour la capacité à choisir ce qui est bon par sa conscience en relation avec Dieu. Ils s’opposent ainsi aux Mu’azilites à propos de la responsabilité humaine. Contrairement aux sunnites, les Mu’tazilites, disaient que le fait même de faire volontairement un acte strictement interdit fait quitter l’islam.

La grande rupture sur le concept de la Justice divine

Les Mu’tazilites reprochent à l’Ash’arisme d’avoir donné raison à la masse en colère par profit et opportunisme en élaborant un « syncrétisme » (mélange de doctrines). Cette critique est justifiée du fait qu’al Ash’ari, Mu’tazilite avec les Mu’tazilites jusqu’à l’âge de 41 ans, intervient et reprend l’orthodoxie à son propre compte. Al Ach’ari entame sa rupture avec sa propre école, au moment où ses coreligionnaires furent sacrifiés par Mutawakil[14]. Ce khalife, succédant au pouvoir dans un climat de tensions telles, qu’il n’avait d’autres possibilités que de donner raison à la masse en colère. Des rébellions sévissaient de toute part. Ibn Hanbal[15] attaque les Mu’tazilites sur la thèse de la création du Coran et sur les attributs divins. L’ash’arisme eu le génie de réunir toutes les doctrines d’où l’appellation de « juste milieu »[16]. L’Ash’arisme arrive et permet de calmer tous les mécontents de l’inquisition ‘Abbasside (minha). Il faudra attendre une cinquantaine d’années pour que la nouvelle doctrine remplace définitivement l’ancienne. La vrai rupture est consommée, -on ne le cite que trop rarement- quand Hassan al Ash’ari pose la question piège pour laquelle Juba-î, son grand maître Mu’tazilite, n’a pas donné de réponse. Cette colle qu’Ash’ari pose à Juba-î, selon les chroniqueurs, se rapporte au concept de la justice divine (‘Adl). Al Ash’ari posa la question ainsi : Trois frères se trouvant dans l’haut delà ; l’un, par ses œuvres, est récompensé par Dieu et va au Paradis ; le deuxième, par ses mauvaises œuvres, va en enfer ; le troisième meure jeune, il se retrouve dans une sorte de limbe que les Mu’tazilites appelle « Manzila bayna mazilatayn », la demeure intermédiaire c’est-à-dire un état intermédiaire entre le paradis et l’enfer. Ainsi, on pensera que l’exigence de la doctrine mu’tazilite de la justice divine, fondée sur la raison, est respectée dans la destiné des trois frères. Al Ash’ari réplique à cette thèse : « pourquoi le troisième frère n’irait pas rejoindre son frère au paradis, puisqu’il est parti trop jeune et n’a en cela pas commis de péché ? » Juba-î lui répond qu’il doit s’estimer heureux de n’avoir pas subi le sort de son frère en enfer. Dieu, par son Omniscience, lui aura épargné l’enfer. Si Dieu l’avait laissé grandir il aurait été un pécheur. « Mais donc », faisant parler le second frère, qui s’adresse à Dieu : « pourquoi ne m’as-tu pas rappelé à toi, quand je n’étais qu’un enfant ? ». L’histoire dit que rendu perplexe, Juba-î n’a finalement pas donné de réponse.

C’est l’une des raisons principales qui a précipité, cette école de pensée à sa perte. L’élève supplante le maître : Abu’l’Hassan Al Ash’ari, en grand vainqueur, devient le fondateur de l’Ash’arisme, pensée sunnite majoritaire, jusqu’à nos jours. Mais, il est faux de croire que la pensée Mu’tazilite a disparu définitivement du patrimoine islamique. On entendit encore longtemps parler des Mu’tazilites par les polémistes d’écoles qui combattaient leurs thèses. Elle a été religion d’Etat sous le khalifat ‘abbaside durant trois règnes[17]. Cette doctrine va néanmoins disparaître définitivement de la scène politique au XIIIè siècle, mais elle ressuscitera à l’aube du XXème siècle avec le mouvement réformiste de la Nahda qui remettra au goût du jour leurs thèses pour tenter le renouveau de la pensée musulmane par Sa réforme profonde. Celle-ci ne pourra réussir que par son autocritique : qu’est-ce que nous avons fait ou laisser faire pour que l’Islam aujourd’hui subisse les pires critiques ? C’est de notre responsabilité que de chercher à comprendre ce qui s’est passé quant à la pensée musulmane, si créatrice dès ses débuts, et durant des siècles, se voit figée à ce point. Si nous restons les « imitateurs du taqlid » de penseurs d’un passée très éloignés de nos préoccupations modernes, nous risquons de perdre le pacte par lequel Dieu a honoré l’être humain de « Khalife fil ard (lieutenant sur Terre). De la pensées et des littératures de ces savants sacralisés, une étude scientifique et rigoureuse devra être faite, particulièrement avec raison. C’est à partir de ce dernier constat que Dieu nous avertit : « Mon engagement ne s’applique pas aux injustes »[18] parce que « Allah jette l’opprobre sur ceux qui se refusent à la raison »(2).


[1] Coran, traduction française J. Berque : XXVIII : 50 et 51

[2] Coran X : 100

[3]Terme repris de Tabari, Chronique des Prophète et des rois, Trad. Hermann Zotemberg p. 801

[4] Murjites considèrent que l’homme n’est pas mécréant, même s’il fait un acte de désobéissance à Dieu. C’est l’amour de dieu qui prime. Les kharajites, plus extrêmes, considéraient que le fasiq est un mécréant

[5] Première école de théologie spéculative

[6] Contemporain de Thémistius IVème s.

[7] Abu’l’Hassan Al Ash’ari : citée plus bas. Fondateur de l’école ash’arites, pensée sunnite de l’orthodoxie musulmane.

[8] Dires du Prophète Mohammed (sws), tradition prophétique.

[9]Selon un Hadith Mutawatir narré par une multitude de personnes rapporté par Abu Houraya, « Jésus vivra 40 ans sur terre et qu’il mourra vers 77 ans »

[10] Sous-entendu les Mu’tazilites et les Ash’arites

[11] mort en 1228

[12]Ismaîl al Faruqi dans Al Tawhid, philosophie du monothéisme musulman, trad. J.L. Bour Ed. ITTT France, Paris,2006

[13] Imam al-Jouzia (m.1350) élève d’ibn Taymyyah, hanbalite

[14] 10ème khalife ‘abasside, règne en 847.

[15] L’Imâm Ahmad Ibn Hanbal, Né en 736, théologien, jurisconsulte et traditionnaliste musulman, une des 4 écoles sunnites porte son nom, l’école Hanbalite. Il fut persécuté et emprisonné pour s’être opposé aux Mu’tazilites.

[16] Ce concept du juste milieu est repris du Mu’tazilisme à ses origines.

[17] Sous Mamun (813-833), Mu’tassim (833-842) et Watiq (842-847)

[18] Sorate II : 124