L’AFFAIRE MUMIA ABU-JAMAL : COUPABLE, CONSPIRATION OU ERREUR DE JUGEMENT ?

Marika El Haki le 19 août 2008 :

La Cour d’appel fédéral américaine de Philadelphie, délibérant depuis le 17 mai 2007, à propos de « l’affaire Abu-Jamal » a enfin prononcé son verdict final, vendredi 28 mars 2009, après une attente interminable qui a duré plus de 10 mois. Mumia Abu-Jamal, célèbre journaliste afro-américain, engagé, connu pour être le plus vieux condamné à mort depuis son jugement en 1982, pour le meurtre d’un policier blanc. Les doutes qui pèsent sur sa culpabilité d’assassinat n’ont pas été levées ce 28 mars. Même si l’on peut se réjouir que l’ordonnance d’exécution par injection létale n’ait pas été prononcée et qu’il sort enfin du couloir de la mort, il n’en demeure pas moins que la révision de son procès ne lui a pas été accordée. Pire, sa culpabilité dans ce meurtre est confirmée. C’est sur un vice de procédure que sa peine de mort se voit commuée en peine à perpétuité.

Mise à jour le 11 oct. 2015

« Mumia Abu Djamal se trouve aujourd’hui entre la vie et la mort :

« Depuis le printemps, l’état de santé de Mumia s’est aggravé, d’abord avec une crise aiguë d’eczéma et de diabète, ce qui lui vaudra en mai dernier d’être hospitalisé, et enchaîné à son lit. Ainsi va la justice quand elle rime avec vengeance. Mumia a perdu 40 kilos. Les médecins ont maintenant diagnostiqué une hépatite C. Or, en Pennsylvanie, on refuse de soigner les prisonniers affectés par cette maladie. Ils sont des milliers dans le cas de Mumia Abu-Jamal. Le remède contre l’hépatite C existe… »

Mumia est privé de soins, on en parle ici pour les anglophones :

http://www.humanite.fr/mumia-abu-jamal-prive-de-soins-584735

Depuis 26 ans, l’affaire Abu-Jamal soulève la polémique à travers le monde. Pour le plus célèbre condamné à mort (et ses comités de soutien, dont le plus important se trouve en France), c’est la conspiration d’un Etat contre « la voix des sans voix ». Le journaliste noir qui dérange et que l’on veut taire à tout prix. Pour les autres, il  est tout simplement coupable d’assassinat. Avec le temps, le sort de Mumia, dans le couloir de la mort, le destine à devenir le symbole de la lutte contre la peine de mort. Sans pour autant se faire une idée sur sa culpabilité, toutes les associations contre la peine de mort le soutiennent. Mais les actions en sa faveur, venant du monde entier, les tentatives d’exécution de 1995 et 1999 -annulées grâce aux mobilisations internationales- et les failles du procès de 1982 n’ont pas suffi à valider les multiples requêtes en appel, en faveur d’un nouveau procès, pour celui qui clame son innocence depuis plus d’un quart de siècle. Les 3 juges, chargés d’examiner les requêtes reposant sur les inégalités du procès vieux de 26 ans, ont entendu les arguments de la Cour d’appel fédéral (lire encadré du compte rendu, audience du 17 mai 2007). C’est la reconnaissance sur l’habea corpus (loi fédérale liée aux droits fondamentaux de la constitution américaine) qui a sauvé Mumia. A défaut de lui procurer  un nouveau procès, les juges ont préféré conclure à un vice de procédure et commuer la peine de mort en peine à perpétuité. Pour comprendre, comment ce sombre procès, de 1982, s’est déroulé, il est essentiel de revenir aux faits et comme le précise notre regretté Jacques Derridas, dans la préface du livre de Mumia Abu-Jamal, En directe du couloir de la mort, «On passerait des heures à énumérer toutes les irrégularités qui ont entaché cette mascarade judiciaire  dont tous les éléments sont maintenant rassemblés et bien connus du monde entier». Cette nouvelle enquête permet de mieux cerner le cas Abu-Jamal et de lui apporter un éclaircissement pour tous ceux qui le souhaitent.

« Habeas corpus » Les droits individuels ou « bill of right ». Le 5ème amendement de la Constitution américaine stipule que tout citoyen a le droit d’être jugé par ses pairs. Les jurés en 1982 étaient en majorité blanc (10 blancs/2 noirs). Mumia est victime de la partialité des jurés. Le 6ème amendement dit que toute procédure pénale de l’accusé doit bénéficier d’un procès public et rapide par un jury impartial de l’Etat où le crime a été commis. Il doit être informé de son accusation, confronté aux témoins. Il a le droit d’avoir l’assistance d’un avocat. Tous les témoins de la défense ont été rejetés. Il n’y a eu aucune confrontation de reconnaissance avec les témoins à charge. Mumia n’a pas eu le droit de se défendre correctement. Son avocat incompétent, commis d’office n’a pu obtenir que 150 euros pour enquêter. Mumia souhaitant se défendre lui-même, s’est vu refuser toute défense et expulser de son propre procès. Le 14ème amendement proclame le droit de citoyenneté pour toute personne née et naturalisée aux Etats Unis.

La sentence de la condamnation à mort donnée par le juge Sabo s’est portée essentiellement sur trois éléments :
1. La « confession » d’Abu-Jamal pendant le transport à l’hopital « j’ai tiré sur ce fils de pute et j’espère que ce fils de pute est mort »
2. Les trois témoins certifient avoir vu Abu-Jamal tirer sur le policier, une balle dans le dos et une en pleine tête.
3. Le révolver trouvé par la police appartient à l’accusé.

Un juge morbide  pour un procès expéditif :
Le juge Sabo, détient le record des condamnations à mort aux Etats Unis. Dans une période de 14 années, il a mis trente-et-une personnes dans le couloir de la mort. Tous afro-américains sauf deux. Membre de la Fraternal Organization of  Police (F.O.P) –association qui milite jusqu’à ce jour contre Mumia- Cet ancien shérif adjoint a décidé, à deux reprises, du sort de Mumia. La première fois, il le condamne à la peine capitale pour meurtre au premier degré avec préméditation. Il l’expulse de son propre procès, parce que Mumia voulait user de ses droits d’assumer sa propre défense (l’avocat commis d’office selon lui est incompétent) et de bénéficier de l’assistance de John Africa, en qui il avait confiance. Le jugement s’est déroulé avec un avocat « non préparé », qui, même s’il avait été compétent, sans Mumia, ne pouvait pas connaître les circonstances et les interrogations faites aux témoins. De plus aucun procès verbal n’est parvenu dans sa cellule. La deuxième fois, lors de l’audience en 1995 – appel à la Cour suprême de Pennsylvanie (recours « post condamnation »)- il refuse les 22 arguments de la défense. Il appuie l’ordonnance d’exécution, en formulant 290 conclusions. Aucune en faveur de Mumia. Le 7 août 1995, dix jours avant l’exécution prévue, Mumia est sauvé de la mort, in-extremis, par un report de la peine par la Cour suprême. Ce juge, se confondant en excuse envers la veuve du policier, annonce solennellement qu’il ne pourrait y avoir d’exécution avant que Mumia n’épuise tous ses appels.

Une balle « perdue »
En décembre 1981, Daniel Faulkner, officier de police de Philadelphie a été tué par balles. Il a été touché dans le dos. Le premier coup n’a pas été mortel. Il était encore capable de riposter. Mais l’autre balle a atteint la tête. Mumia Abu-Jamal, alors chauffeur de taxi, déposant un client, assiste à l’altercation entre son frère et un officier de police. Il sort de sa voiture pour rejoindre son frère. Quelques minutes plus tard une patrouille de police, arrivant sur les lieux, trouve Mumia assis tout près du policier mort, un révolver (obtenu légalement par Mumia) à quelques pas de lui. Abu-Jamal est blessé dans l’estomac. La balle extraite du corps, appartient bien au révolver de l’officier de police mort. Celle de ce dernier est trop endommagée pour être identifiée avec certitude. Les expertises ne démontrent pas que la balle provenait du révolver de Mumia. Impossible maintenant de le vérifier. Selon Albert Sabo, juge de l’audience en appel (Post Conviction Relief Act) en 1995, la balle extraite du corps de l’officier est perdue. Transporté à l’hôpital, dans un état critique, Mumia est opéré et sauvé.

1. La « confession » d’Abu-Jamal pendant le transport à l’hopital : les témoignages à charge du policier Gary Bell et de l’agent de sécurité, Priscilla Durham sont retenus malgré deux autres témoignages de la défense qui les contredisent. Tout deux ont certifié avoir entendu la confession d’Abu-Jamal. L’officier –un ami proche de D. Faulkner- se trouvait avec Abu-Jamal à l’entrée de l’hôpital quand il a entendu la confession. Priscilla Durham déclare qu’elle a rapporté les aveux de Mumia, le jour d’après, à son superviseur, mais pas à la police. Elle signale aussi que le superviseur en a fait un rapport écrit. La Cour n’en a jamais vu la couleur. Mais curieusement, son superviseur meurt subitement. Le procureur, envoie immédiatement un policier à l’hôpital et revient avec un rapport imprimé. Pricilla Durham, désavoue ce rapport attestant qu’il était manuscrit et non tapé. Le juge Sabo, malgré l’objection de la défense comme non authentique, a ajouté l’élément comme une évidence supplémentaire à la culpabilité d’Abu-Jamal. Il justifie laisser les jurés décider de la validité de cette pièce à conviction. Ces deux témoignages sont contredits par deux autres officiers de police : Gary Wakshul est resté avec Abu-Jamal, pendant le transport à l’hôpital, depuis la scène du crime jusqu’à l’intervention chirurgicale pour extraire, de son dos, la balle tirée par D. Faulkner. Il a témoigné que « l’homme noir n’a fait aucun commentaire.». Idem pour l’autre officier, Dan Williams qui déclare mot pour mot le même témoignage.

2. Les trois témoins affirment avoir vu Mumia tirer deux balles sur le policier : Le témoignage le plus dommageable pour l’accusé, est celui d’une prostituée afro-américaine, Cynthia White. Elle dit avoir vu toute la scène du meurtre depuis le début jusqu’à la fin. Pourtant ses dépositions se contredisent. Le matin du meurtre, elle déclare avoir entendu une série de coups de feu. Quelques jours après plusieurs interrogations, elle signale en avoir entendu seulement deux avant que l’officier de police ne tombe. Dans une autre déposition elle certifie que Mumia portait une arme dans sa main gauche. Trois jours plus tard, elle dit ne plus être sûre. A la Cour elle nie ses précédents témoignages. Cynthia White, prostituée et utilisant des drogues était particulièrement vulnérable pour la police qui l’interrogeait. La police aurait-elle extorqué des aveux en lui faisant dire ce qu’ils voulaient entendre pour condamner Mumia et la laisser ainsi libre de se prostituer ? Elle avait été arrêtée plus de trente-cinq fois par la police et venait d’être arrêté par deux fois peu avant l’incident. Au moment du procès, elle purgeait une peine de 18 mois pour prostitution dans le Massachussetts. D’autres prostituées qui la connaissaient ont rapporté que C.White a échangé son témoignage contre un « deal » avec la police. Amnesty International a rédigé un pamphlet, édité en 2000 : « The case of Mumia Abu-Jamal a life in the balance » mettant en lumière les nombreuses failles du procès par une enquête qui retrace l’affaire. Dans leurs informations, seule Cynthia manque, les autorités sont incapables de la retrouver. Lors de l’audience en 1995, le procureur déclare la mort de cette femme en montrant un certificat de décès au nom différent de Cynthia Williams datant de 1992. On ne saura jamais la vérité sur ce qu’elle a réellement vu.

Le deuxième témoignage, c’est celui de Véronica Jones, une autre prostituée, présente sur les lieux du crime. Véronica Jones atteste dans sa déposition initiale, avoir vu deux personnes s’enfuirent du lieu du crime. Elle revient sur sa déposition en 1995. Dans son attestation sur l’honneur, elle explique son revirement et ses démêlés avec les policiers : « ils m’ont dit que si je témoignais contre Jamal et identifiais Jamal comme celui qui a tiré, je ne devrais pas m’inquiéter à propos des charges qui pèsent contre moi…les enquêteurs m’ont harcelée, me remettant en mémoire que je risque une longue peine de prison –15 ans¬- Je savais que si je témoignais pour la défense de Jamal, j’allais me retrouver en prison pour de longues années. » En effet, juste après l’audience, le juge Sabo l’expédie deux ans en prison.

Le troisième témoin est un jeune chauffeur de Taxi, Robert Chobert : Dans sa (toute) première déposition, il déclare avoir vu un homme tirer et partir en courant. Il mesurait environ 1 m 87 et devait peser autour de 110 kg. Mumia Abu-Jamal mesure 1 m 85 et pèse à peine 85 kg. Il dit qu’aussitôt après le coup de feu, il est sorti de son taxi, puis a marché en direction de Daniel Faulkner qui s’effondrait à terre. Par la suite dans une autre interrogation, Robert Chobert se rétracte en affirmant que c’est Mumia Abu-Jamal qui a tiré sur D. Faulkner. Comme le rappelle Dave Lindorf, avec perspicacité dans son livre, An investigation into the death row case of Mumia Abu-Jamal : « Robert. Chobert sortirait-il de son taxi pour marcher en direction de la scène du meurtre, s’il pensait que celui qui a tué était encore assis, son revolver, à portée de main ? Personne ne lui a posé cette question là ». Expérimenté pour avoir été journaliste depuis 30 ans, Dave Lindorf a reçu le prix du meilleur enquêteur-journaliste reporter. Il connaît bien Philadelphie pour y avoir vécu avec sa famille pendant 10 ans. Il s’est avéré que le juge et le procureur ont dissimulé aux jurés que ce dernier était sur le coup d’une condamnation au moment des faits, pour avoir jeté un cocktail Molotov à l’intérieur d’une école publique… pour de l’argent. Il a été libéré sur parole. La défense a tenté de le dire au moment du procès, mais le juge Sabo a rejeté l’objection. Il affirme que ce n’est pas une preuve de faux témoignage. Robert Chobert, chauffeur de taxi conduisait illégalement. Sa licence lui a été retirée. Comme le remarque encore, Dave Lindorf : « Comment est-il possible qu’un homme, en situation irrégulière  puisse se garer juste derrière la voiture d’un policier, sortir de sa voiture pour aller au devant de la police ?». Serait-ce pour récupérer sa licence en échange d’un témoignage ?  Si les jurés en avaient pris connaissance, ils auraient eu des soupçons sur le caractère belliqueux de cet homme et auraient eu la liberté de juger de la recevabilité ou non de ses propos.

3. Que disent les preuves balistiques sur le révolver de Mumia ?
Cinq balles du révolver de l’accusé manquent. Mais la police oublie de vérifier si les tirs entendus provenaient bien du révolver de Mumia. Il suffit simplement, de tester le canon du revolver par olfaction. Ce test est possible cinq heures après le crime. En plus de cette erreur, la police n’a relevé aucun test chimique des mains d’Abu-Jamal pour s’assurer que c’est bien lui qui a tiré avec son revolver, récemment. La toute première expertise médicale a découvert que la balle retrouvée sur le corps de D. Faulkner est d’un calibre 44, celui d’Abu-Jamal est d’un calibre 38. Au procès, l’expertise médicale n’a pas été reconnue comme une expertise balistique.

Les témoins cruciaux morts ou disparus
Les principaux témoins qui auraient pu participer à une vraie reconstitution du crime sont soit morts, soit disparus. Le frère de Mumia, est introuvable. Pourtant il est le témoin capital de l’altercation avec le défunt policier Daniel Faulkner. M. Freemann qui accompagnait le frère est décédé d’une crise cardiaque, le même jour que l’assaut de la police philadelphienne sur le groupe MOVE en 1985. La défense n’a jamais retrouvé le riverain qui devait témoigner, le jour du jugement, avoir vu un homme tirer et s’enfuir. Le cadavre de Cynthia White n’a pas été reconnu par sa famille. Le certificat de décès du nom de William est-il bien celui de la prostituée ?

Depuis avril 1996, une loi contre le terrorisme et pour l’efficacité de la peine de mort a été validée par le président Clinton. Cette loi stipule que les tribunaux fédéraux ne peuvent plus procéder à de nouvelles enquêtes judiciaires indépendantes. Les juges doivent, dorénavant, se référer aux dossiers transmis par les tribunaux d’Etat. Le tribunal fédéral de Philadelphie, dite « haute Court » ne pourra donc plus  prendre en compte les nouvelles enquêtes.

A travers tous ces constats, il est clair qu’il y a une véritable volonté d’exécuter «the voice of the voiceless » quand Jacques Derridas  écrit à son propos « … La plupart des Noirs du jury ont été récusés, les moyens d’enquêter en fait refusés, un avocat a été commis d’office et choisi pour son incompétence, un policier qui aurait pu témoigner en faveur de l’accusé a été mis à l’écart, sans oublier les contradictions sans nombre des témoins de l’accusation… ». « La voix des sans voix », considérée comme dangereuse et subversive, depuis l’âge de 15 ans, continue de crier haut et fort, les inégalités sociales et raciales, malgré ses menottes et l’isolement sensoriel haute sécurité. De sa cellule d’environ six mètres carrés, Mumia Abu-Jamal, l’intellectuel, le journaliste et l’écrivain a publié plusieurs livres lus dans le monde entier. Il dénonce encore, les conditions inhumaines des damnés en sursis du couloir de la mort. C’est sans doute la raison pour laquelle, dans la plus grande démocratie occidentale, on la censure. Mais Mumia Abu-Jamal, en direct du couloir de la mort, nous rappelle qu’en Pennsylvanie -pourtant, lieu de naissance de la Constitution des Etats Unis- c’est la violation même de la Constitution qui est en cause, bien plus qu’un vice de procédure. Puisse sa voix continuer à être entendue depuis la France jusqu’à Washington et mettre enfin de la lumière sur l’Affaire Mumia Abu-Jamal.

Une réflexion sur “L’AFFAIRE MUMIA ABU-JAMAL : COUPABLE, CONSPIRATION OU ERREUR DE JUGEMENT ?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s